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Blog personnel littéraire, Pyckenji veut, à travers ses posts, exercer son style en tentant de révéler la beauté là où on ne l'attend pas nécessairement.

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L'heure de pointe

     17h10. Dix minutes ; ça fait dix minutes que tu tournes en rond de la pensée. Il est temps de décrocher, tu ne finiras pas tout ça ce soir. Menu démarrer ; arrêter... Intéressant de voir que des crétins payés à la louche sont parvenus, après des années d'évolution, à placer la commande pour arrêter la machine dans un menu "démarrer". Clic. Oui, je suis sûr que je veux arrêter l'ordinateur. Clic. J'en éteins même l'écran, histoire de prouver ma détermination.

     Je me lève, je me bouscule, je ne me réveille pas, comme d'habitude. Machinalement, je chope mon manteau et ma sacoche. Il n'y a plus personne à saluer, aujourd'hui ils ont tous déserté avant moi. Une fois n'est pas coutume. Je claque la porte derrière moi, je la ferme à clé et dévale les ecaliers. Je sors. Dans la rue, je progresse plus vite que les voitures. On dirait qu'ils se sont tous donné rendez-vous. A en voir la gueule des conducteurs, l'ambiance n'est pas au rendez-vous. Certains essaient bien un petit pouet-pouet de klaxon par ci par là, mais le coeur n'y est pas. Je traverse la route sans problème, je me sens jalousé de ma piétonnerie, c'est bien le seul moment dans la journée où ça doit m'arriver. Je prend la rue d'en face, pour voir passer le tram à l'autre bout. Raté, il ne reste plus qu'à attendre le suivant.

     A cette heure-ci, il y en a toutes les cinq minutes ; mais cinq minutes, quand on languit son chez-soi, c'est cinq ennemies de plus sur sa route. Cinq fois assez de temps pour que le quai s'emplissent de joyeux drilles, comme autant de clowns tristes. J'aime bien m'imaginer qu'ils sont tous tristes et ennuyeux, ça me donne un air guilleret. Parmi les gros, les grands, les petits, les maigres, les droits, les tordus, le guilleret a l'avantage de la bonhomie. Le tram, séduit par mon sourire charmeur, ouvre grand ses portes devant moi. Des gens gromellent en sortant, d'autres gromellent en entrant. Le compte est bon.

     Je glisse un bras entre un ventre bedonnant et un dos indifférent pour valider mon titre de transport. L'exploit se justifie : une amende en fin de journée aurait le don de me briser les noix pour la soirée, ce qui me donne trois raisons de renoncer aux fruits secs et de braver la ventripotenterie arrogante. Je me faufile adroitement jusqu'à ma place stratégique : amarré à un maigre pilier prévu à cet effet, je guette les quelques places à ma portée. Alors que le tram reprend sa route, j'évalue mes chances : pépé qui s'endort dans son dentier, mal barré ; le couple de collégiens arrimé d'appareil dentaire à boutons de circonstance, peu de chance ; la mémère décolorée au leggings léopard, aléatoire ; en face, une mère et sa rangée de gamins, barricadées d'une poussette braillante, sans espoir... Je concentre donc mon attention sur le jeune couple d'ados et la mémère. Au prochain arrêt, bingo, les jeunots s'en vont gaiement dans un éclat de rire. J'investis un des sièges.

     Pendant un instant, je partage une complicité relative avec une mamie à mes côtés qui s'est emparé du second siège. Mon air autosatisfait disparaît quand je tourne la tête du côté de la mémère léopard, aux airs de bouledogue insipide, dont l'oeil morne assimilerait tout ce qui l'entoure à un os de gigot à broyer. Je savoure ma tranquillité assise, jusqu'au prochain arrêt : une déferlante humaine envahit le tram. J'échappe de peu à la noyade, je trouve une poche d'air sous l'aisselle d'un barbu peu commode s'accrochant à la barre juste au-dessus de ma tête. D'arrêt en arrêt, ce rempart de chair me sauve de l'asphyxie, dans une ambiance somme toute malodorante. Je parcours des yeux mon entourage, pour donner à mes sens de quoi compenser les attaques nasales. Des mains qui s'aggripent, des bouts de chairs qui s'échappent, une paire de fesses qui tombent... Divertissant, mais peu ragoûtant. Un coup d'oeil à l'aisselle qui remue, menace de s'effondrer. Finalement, la gueule barbue apparaît, semble constater que je suis toujours bien sous son bras, puis redisparaît derrière son épaule. A ma gauche, une jolie femme, enfin. Pas tout à fait de mon âge, pas très vieille non plus. Elle semble égarée dans ses pensées, mais rappelée sans cesse à la réalité agitée du tram. Trop tard, on annonce mon arrêt.

     Je me lève pour me cogner à un stalactite coudeux. "Pardon". Pardon, pardon, pardon... J'aimerais descendre. Je glisse entre les gens qui s'entrainent à faire abstraction du surnombre. De retour dans la rue, je rêvasse un peu à ce visage à la beauté mystérieuse et amicale, le temps de regagner mon immeuble, à deux pas de l'arrêt. J'ouvre les portes, monte à mon étage, rouvre une autre porte ; sans vraiment réaliser cette mécanique, me revoilà chez moi. Petits gestes rituels, je dépose mes affaires, marque mon territoire. J'allume ma télé et m'avachis dans mon siège. La pression redescend lentement. Je retire enfin mes godasses. Mes soucis et ma lassitude qui s'envolent ont un arôme prononcé de chaussettes sales.

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